D’une incroyable amitié

Hier j’ai fini de lire « Prodigieuses créatures » de Tracy Chevalier.

Prodigieuses

Le résumé: « La foudre m’a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai ». Dans les années 1810, à Lyme Regis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces prodigieuses créatures qui remettent en question les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d’un milieu modeste se heurte à la communauté scientifique, exclusivement composée d’hommes. Elle trouve une alliée inattendue en Elizabeth Philpot, vieille fille intelligente et acerbe qui l’accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double de rivalité, elle reste, face à l’hostilité générale, leur meilleure arme. Avec une finesse qui rappelle Jane Austen, Tracy Chevalier raconte, dans Prodigieuses créatures, l’histoire d’une femme qui, bravant sa condition et sa classe sociale, fait l’une des plus grandes découvertes du XIXe siècle. »

« Prodigieuses créatures » est le deuxième roman de Tracy Chevalier que je lis et, comme pour « La dernière fugitive » ( dont vous pouvez retrouver la chronique ici ), j’y ai pris beaucoup de plaisir.

Pour cette biographie romancée, l’auteure a pris le parti de donner la parole à deux personnages: en premier lieu Elizabeth Philpot, une femme de bonne famille qui, suite au mariage de son frère, est obligée de quitter Londres pour aller s’installer sur la côte avec ses sœurs, et Mary Anning, une jeune fille pauvre que la vie n’a pas épargnée et qui arpente les plages à longueur de temps pour trouver des fossiles et qui, grâce à leur vente, aide sa famille à survivre.
Les chapitres alternent donc de l’une à l’autre et cette double voix offre au lecteur un point de vue plus complet sur le récit.
Le roman débute par le départ d’Elizabeth Philpot de Londres, où elle a toujours confortablement vécu, pour laisser la demeure familiale à son frère récemment marié. Elle et ses deux sœurs s’exilent à Lyme Regis, une petite ville balnéaire où la vie n’a que peu de points communs avec ce qu’elles ont connu jusque là dans la capitale.  Après une période d’adaptation, elles finissent par trouver leurs marques et chacune vaque bientôt à ses occupations.
Elizabeth, bien décidée à remplir ses journées, part découvrir la plage de son nouveau lieu de vie et y fait la connaissance de Mary Anning, une toute jeune fille qui, suivant les traces de son père, cherche des fossiles au pied des falaises. Toutes deux, d’origines sociales et d’âges opposés, se lient d’amitié et passent rapidement toutes leurs journées ensemble à exhumer ammonites, bélemnites, gryphées et autres antiques trésors qui les fascinent.
« Prodigieuses créatures » est donc l’histoire de cette incroyable amitié et du destin de ces deux femmes qui, malgré leur position sociale et leur sexe, se sont laissées guider par leur passion, leur curiosité et leur intuition et qui, malgré les difficultés, ont marqué l’histoire. Ni Elizabeth ni Mary ne se sont mariées, elles ont, chacune avec des moyens différents, voué leur vie à l’extraction et à l’étude des fossiles, ouvrant ainsi la voie à des générations de paléontologues.

Ce roman est donc avant tout consacré à l’indéfectible amitié qui a uni Mary et Elizabeth et qui, à cause de leur différence d’âge et de position sociale, n’aurait jamais dû voir le jour. Elles se sont nourries de ce qui les opposait, Elizabeth tirant Mary vers le haut en la poussant à s’instruire et à se comporter comme une femme respectable, l’encourageant aussi à faire valoir ses qualités et ses connaissances, et Mary attisant la curiosité d’Elizabeth, partageant avec elle son savoir et lui donnant matière à réflexion quant à l’origine des fossiles. Partageant une même passion et, finalement, une même solitude, elles ont passé de nombreuses années ensemble, parcourant sans relâche les plages de la région toujours en quête d’un fossile plus gros et plus surprenant que les autres.
« Prodigieuses créatures » est aussi l’histoire d’un destin incroyable, celui d’une jeune fille née dans une famille pauvre qui, grâce à son père, a découvert un monde passionnant et en a fait sa raison de vivre et son principal moyen de subsistance, défrayant ainsi la chronique et marquant, malgré son peu d’instruction, les annales  de la paléontologie.
Mary Anning n’avait en effet que peu de chances de devenir l’un des piliers fondateurs de la science des fossiles, ne serait-ce qu’à cause de son sexe et de l’époque à laquelle elle a vécu. Mais intelligente, douée d’un grand sens de l’observation, tenace et dure à la tâche, elle a prouvé que tout est possible si on s’en donne les moyens et que, faisant fi du qu’en dira-t-on, on y croit fermement. Le résultat de ses longues et éprouvantes recherches a permis aux plus grands collectionneurs et scientifiques du moment d’acquérir un inestimable matériel et de faire découvrir au monde ces créatures dont il ne soupçonnait même pas l’existence.
Enfin, ce livre est la chronique d’une époque. En cette première moitié du XIXe siècle, les femmes ont une position particulière dans la société, une position qui ne leur donne que peu de marge de manœuvre et dont il faut avoir conscience pour bien mesurer le caractère exceptionnel de la vie de Mary et, par extension, de celle d’Elizabeth.
Tracy Chevalier rend compte avec fidélité de la difficulté d’être une femme à l’époque. Qu’elles soient d’origine modeste ou non, le point culminant de la vie des femmes était le mariage; rien ne comptait plus que l’importance de trouver un bon parti et de conclure la meilleure union possible ( avec quelqu’un de son rang bien sûr ). Et, pour ce faire, il fallait veiller à ne pas compromettre son intégrité physique et, surtout, sa réputation. Les femmes ne travaillaient pas – sauf quand, de par leur position sociale peu élevée, ça leur était nécessaire -, elles avaient des occupations purement féminines, des hobbys qui n’étaient évidemment pas pris au sérieux par ces messieurs, ne devait pas se promener seules sans chaperon, devaient être représentées par un homme dans bien des occasions et, lorsqu’elles se mariaient, passaient de la tutelle de leur père à celui de leur époux.
La chance de prendre mari ne se présentait souvent qu’une fois, une femme ayant été laissée pour compte par un prétendant ne représentant plus aux yeux des autres hommes une bonne « opportunité ». C’est d’ailleurs la situation que connaît l’une des sœurs d’Elizabeth Philpot et qui montre à quel point la société était cruelle. Mary, quant à elle, a vu sa réputation entachée par le temps qu’elle passait seule sur la plage en compagnie d’hommes avec lesquels elle ne faisait pourtant que partager son savoir, et a finalement terminé sa vie vieille fille ( tout comme Elizabeth ).
Tout ceci ne fait qu’ajouter à l’admiration que le lecteur ressent pour Mary qui, par son dur labeur et son caractère affirmé, a su se faire elle-même une place dans la société, notamment en tant que soutien de famille.

Ce roman n’a pas un rythme aussi prenant que « La dernière fugitive » – d’aucuns le trouveront d’ailleurs ennuyeux -, mais son contenu est tout aussi passionnant.
J’ai personnellement été fascinée par Mary Anning et son destin hors du commun, ainsi que par la personnalité d’Elizabeth Philpot. Chacune a, à sa façon, brisé le carcan dans lequel la société tenait les femmes prisonnières et a marqué l’Histoire ( la petite comme la grande ). Les découvertes de Mary sont aujourd’hui encore considérées comme des pièces maîtresses par les paléontologues, et sont d’ailleurs toujours visibles dans les musées du monde ( au muséum d’Histoire Naturelle de Paris notamment ), et elle a gagné sa place au panthéon des scientifiques.
L’histoire se souvient aussi d’Elizabeth et de sa passion des poissons fossiles et, en ce qui me concerne, je suis admirative du destin qu’elle a su se créer malgré les revers de la vie. Bien loin de se laisser abattre par l’absence de soupirant, et donc par la solitude à laquelle cette situation l’a vouée, elle a pris sa vie en main et en a fait quelque chose d’unique et de marquant. Ce devait être une sacrée femme!
La plume de Tracy Chevalier est toujours aussi agréable à lire et je continue à apprécier sa capacité à nous plonger aisément dans l’ambiance d’une époque donnée dont nous ne savons finalement souvent que peu de choses. Ses livres sont une mine de savoir – elle effectue des recherches poussées pour chacun d’eux – sans pour autant être rébarbatifs.
Ce livre m’a donné envie d’en lire d’autres de l’auteure et, dans un autre registre, l’envie d’aller moi-même fureter sur les plages de Lyme Regis à la recherche de fossiles sur les traces de Mary et d’Elizabeth.

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8 réflexions sur “D’une incroyable amitié

  1. Je vois que tu es une adepte des romans de Tracy Chevalier toi-aussi ! 🙂 J’adore cette auteure. Je n’ai pas lu tous ses précédents romans. Je fais durer le plaisir… il y en a même que j’ai lu une première fois en français, puis relus en anglais, ou l’inverse. Dernièrement j’ai adoré Falling Angels (le Récital des Anges). J’ai aussi Prodigieuses Créatures en stock, et je pense l’attaquer prochainement. 🙂 J’aime bien quand les narrateurs alternent, comme c’est souvent le cas avec cette auteure (toujours même il me semble ?). 🙂

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    1. D’habitude ce n’est pas quelque chose que j’apprécie, mais là c’est plutôt fluide.

      Je ne connaissais pas « Le récital des anges » – je viens d’y juter un œil-, le résumé me tente bien ^^

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  2. C’est aussi un livre que j’ai beaucoup aimé, pour les mêmes raisons que toi. Je ne sais pas si c’est bien rendu dans la traduction française, mais en anglais il y a aussi de grosses différences de langages entre les deux femmes (Elizabeth qui s’exprime dans un langage soigné, alors que Mary s’exprime de manière familière voire vulgaire), chose que j’ai beaucoup appréciée.
    C’est vraiment une super lecture, et franchement ce n’était aps gagné de faire un roman passionant sur un sujet aussi académique que les fossiles!
    Voici mon article sur ce livre: https://labibliothequedesev.wordpress.com/2015/06/19/prodigieuses-creatures-2010-tracy-chevalier/

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