D’une furieuse envie de vivre

Hier soir j’ai fini de lire « Les nuits fauves » de Cyril Collard.

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Je n’étais qu’une enfant quand ce livre est paru ( en 1989 ), et je n’étais même pas ado quand le film est sorti, mais je me souviens du tsunami médiatique qu’il a entraîné. Lui, et la mort de son réalisateur/auteur quelques jours avant son sacre aux Césars. Bien qu’étrangère à tout ce remue-ménage je suis restée marquée. Alors quand l’occasion s’est présentée de lire ce roman j’ai foncé.

Le résumé: « Il a trente ans. Il aime les garçons. Et les corps anonymes qui s’emparent de lui dans les rites pervers des nuits fauves. Il aime les filles de passage. Et Laura.
Il est séropositif. Lâcheté ou panique, il ne l’a pas dit à Laura. Il l’a peut-être contaminée. Elle a dix-sept ans et l’aime jusqu’à la folie, usant de tout pour ne pas le perdre: prières, violence, mensonges, chantage.
Ils s’aiment et se déchirent dans un rythme serré de clip vidéo, où défilent les ombres et les lumières de la ville, où le répondeur téléphonique hache les mots de la passion. Avec, soudain, de lentes plages de mémoire.
Menacé de mort, il naît au monde qui l’entoure. Il est vivant… »

Par où commencer?…
Des nuits fauves jusqu’ici je ne connaissais que le nom, le visage de Cyril Collard, ange sombre à l’aura incontestable, et quelques vagues impressions et images glanées alors que j’étais encore bien incapable d’en saisir la portée.
Dés les premières pages j’ai été saisie par le style de l’auteur, percutant et cru, et par son écriture si particulière. Son utilisation de phrases courtes, saccadées, semble traduire une irrépressible urgence et donne un rythme soutenu au récit, cependant apaisé ça et là par quelques passages descriptifs, contemplatifs, proches de la poésie.
Bien que découvrant ces lignes pour la toute première fois j’ai eu l’impression d’avancer en terrain connu.

Le personnage principal, dont on ne connait pas le nom, a 30 ans. Il bosse pour la télévision et le cinéma, vit à Paris et accumule les rencontres d’un soir, d’une heure, essentiellement avec des hommes. Il est séropositif. Sa vie n’est qu’une éternelle fuite en avant dont Cyril Collard fait de nous les témoins pendant presque 2 ans.
Une fuite qui semble prendre fin lorsque Laura, tout juste 18 ans, apparaît un peu par hasard dans sa vie. Encore ado, immature, elle vit chez sa mère et cherche sa voie. Lui se sent désabusé, déjà vieux parfois, elle n’a encore rien vécu et plonge tête baissée dans leur relation. Entre eux c’est tout de suite explosif. Il semble revivre entre ses bras, redécouvrir les sensations de l’amour et revenir à quelque chose de simple et de beau, bien loin de ce à quoi ressemblaient ses jours et ses nuits jusque là. Mais on ne se défait pas si facilement de ses habitudes, de ses démons.
Son histoire avec Laura, qui prend peu à peu les traits de la dépendance – aux dépends de la jeune femme ( ses longs atermoiements m’ont d’ailleurs quelque peu lassée ), tente de se frayer un chemin parmi les voyages pour le travail, l’omniprésence solaire de Samy, les hommes de passage, à peine entrevus dans les sombres entrailles de la ville, la menace grandissante de la maladie et l’apparition de Jamel, dont la jeunesse est comme un doux pansement. La jeune femme lui donne tout, trop, mais rien ne semble pouvoir apaiser ses envies.
Au contact des autres, de ces inconnus qui souvent le blessent et l’humilient, qui lui ont donné la mort et vers qui il revient pourtant inlassablement, il se sent exister, il est vivant.

« Les nuits fauves » est un livre qui ne peut pas laisser indifférent. En ce qui me concerne ça a été une véritable claque. Un gros coup de cœur pour la plume de l’auteur et toutes les émotions par lesquelles il m’a fait passer.
La question du sida est centrale et ce roman a pour lui de nous (re)mettre face à la réalité des choses alors que, de nos jours, beaucoup pensent naïvement être à l’abri. On ne peut évidemment pas approuver le comportement du héros, qui continue à avoir des relations sexuelles non protégées alors qu’il se sait malade, mais j’ai personnellement été touchée par ses doutes, ses besoins, ses manques, ses peurs… par son humanité. A une époque où on ne savait quasiment rien du virus, où les informations à son sujet tenaient plus de la rumeur qu’autre chose et où les médecins tâtonnaient, il donne corps à la vérité, aussi sombre soit-elle.
Plus qu’une histoire d’amour, c’est le récit d’un homme qui tente par tous les moyens de se rattacher à la vie. Il n’est donc pas étonnant que, malgré son côté obscur, ce livre remue et inspire encore aujourd’hui ses lecteurs qui, pour beaucoup, font de son personnage la figure de proue d’une jeunesse qui refuse de se laisser guider par la peur et qui veut vivre, vraiment, quel qu’en soit le prix ( à l’image par exemple du groupe « Fauve » dont l’un des morceaux reprend directement le titre du livre et dont le nom est clairement inspiré de l’œuvre de Cyril Collard ).

Pour conclure, les deux passages que j’ai surlignés lors de ma lecture:

« La réalité était ma drogue; pour la transformer, la rendre injectable dans mes veines, la poésie était indispensable. »

« Je suis fait de morceaux de moi-même éparpillés puis recollés ensemble n’importe comment, parce qu’il faut bien avoir l’apparence d’un corps. Je ne suis qu’un amas de cellules terrorisées. »

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14 réflexions sur “D’une furieuse envie de vivre

    1. Je crois que c’est surtout pour l’homme derrière le livre que j’ai eu un gros coup de cœur. Parce que même s’il est présenté comme un roman, « Les nuits fauves » est en grande partie autobiographique. Certains passages sont un peu redondant, ceux concernant les plaintes et menaces de Laura, mais l’ensemble est vraiment prenant et remarquablement écrit.

      Aimé par 1 personne

  1. J’étais une enfant aussi (1 an, même pas?) et c’est vrai que j’en ai entendu parler seulement par le groupe Fauve (et leur référence), mais je ne m’y suis pas intéressée plus que cela… après cette chronique il est difficile qu’il en soit autrement. Un sujet malheureusement toujours d’actualité, comme vous l’avez dit plusieurs fois. Puis, je crois que le style pourrait me plaire, également. Je le note !

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  2. Je le note j’aime beaucoup les phrases courtes qui donnent du rythme et le sujet encore malheureusement beaucoup trop d’actualité me donne envie de découvrir le destin de ses personnages.

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  3. Tu me donnes envie de le lire ! Jusque là, je n’avais vu que le film. C’est vrai qu’il avait fait beaucoup de bruit à l’époque, je me souviens (un peu vaguement, j’avoue). C’est encore terriblement d’actualité, même si on en sait un peu plus aujourd’hui.

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    1. Hélas oui, c’est encore et toujours d’actualité.
      Je pense que l’aspect très cru du récit peut rebuter certains lecteurs mais, quoiqu’il en soit, c’est une lecture qui ne peut pas laisser de marbre. Et c’est toujours intéressant de voir les choses aux travers des yeux de quelqu’un qui est directement concerné.

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