De l’irrépressible besoin d’être soi

J’ai fini hier « Danish Girl » de David Ebershoff.

Danish Girl
Que je vous le disais récemment, je tenais à le lire avant que son adaptation cinématographique sorte sur nos écrans en janvier 2016 ( vous pouvez voir la bande-annonce ici ).

Je vous remets en mémoire le résumé: « À Copenhague en 1925 Einar Wegener et Greta Waud, son épouse, forment un couple étonnant. Lui, peintre paysagiste reconnu, petit, délicat, est discret jusqu’à l’effacement. Elle, peintre également, est grande, américaine, blonde et issue d’une famille riche. Tous deux s’harmonisent étrangement jusqu’au jour où Greta, en l’absence de son modèle féminin, demande à son mari d’enfiler une paire de bas. De cette demande et du trouble qu’il en advient va naître Lili, qui petit à petit prendra le dessus sur celui qui l’a engendrée comme par inadvertance. Einar se sent femme. Il ne se déguise pas, ne joue pas. Il est celle qui peut tomber amoureuse, et désire donner la vie. Il sera le premier homme, en pleine montée du nazisme, à souhaiter physiquement changer de sexe. »

Alors… j’avais beaucoup d’attentes en ce qui concerne ce livre. D’une parce que j’ai l’impression que le film est une grande réussite, notamment grâce à l’interprétation d’Eddie Redmayne, et qu’il va marquer les esprits, ensuite parce que, comme je l’ai déjà évoqué, le sujet du transgendérisme m’intéresse énormément . Au delà de l’aspect psychologique de la chose, qui est humainement et intellectuellement captivant, je trouve l’idée que la nature puisse commettre de telles erreurs à la fois fascinante et effrayante ( je ne crois pas en Dieu mais j’en connais certains qui doivent avoir un mal de chien à admettre qu’il puisse louper son coup de temps en temps! ). Le corps humain est un outil tellement abouti, tellement complet, que la notion même d’êtres « transgenres » est déstabilisante. Une âme d’homme dans un corps de femme, ou une âme de femme dans un corps d’homme, quoi de plus difficile à intégrer et à comprendre, surtout quand on n’est pas personnellement concerné? Comment imaginer la douleur morale que cela doit représenter et toutes les innombrables et difficiles étapes par lesquelles il faut passer pour enfin réussir à être soi? Comment faire comprendre au monde quelque chose de l’ordre du ressenti et de l’intime qui, par essence, ne se voit pas?
Bref, après avoir regardé des dizaines de reportages sur le sujet et lu tout autant d’articles, je pensais que ce livre pourrait éclairer un peu plus ma lanterne.

Ce qu’il faut savoir avant tout c’est que David Ebershoff, qui s’est imprégné de l’histoire d’Einar Wegener/Lili Elbe entre autres grâce au livre « Man into woman » ( regroupant les écrits personnels du peintre – malheureusement non traduit en français ), nous livre avec « Danish Girl » une vision romancée des faits. Il n’a à aucun moment la prétention de se poser en biographe. En note de fin de livre il précise d’ailleurs qu’il n’a fait qu’imaginer ce qui avait pu se passer en arrière-plan de l’aspect médiatique des choses; il s’est intéressé à la psychologie des personnes impliquées, Greta et Einar en tête bien sûr, et à la perception très personnelle qu’elles ont pu avoir de tout ces évènements.
Il pénètre au cœur de l’histoire du couple par le biais d’une plume précise et subtile à la fois, livrant à son lecteur les pensées les plus intimes de ses personnages sans pour autant se montrer intrusif, avec beaucoup de douceur et de pudeur, beaucoup de tact aussi.
Le livre se divise en 4 parties, chacune étant consacrée à une période chronologique marquant une étape importante dans le cheminement d’Einar vers la liberté: on le découvre d’abord à Copenhague dans les années 20, peintre reconnu et époux à la fois présent et distant qui prend conscience par accident de sa vraie nature, puis à Paris à la toute fin de la décennie, ayant fui le Danemark sur les conseils de sa femme pour donner à Lili la possibilité d’être elle-même, en Allemagne ensuite, en 1930, après avoir pris la décision de donner corps à son intime conviction et, pour finir, de retour à Copenhague, en 1931, pour débuter une nouvelle vie faite de promesses et d’espoirs.

Einar et Greta, tous deux peintres, forment un couple à la fois fusionnel et improbable. Elle est issue d’une famille riche, expatriée aux Etats-Unis, lui a grandi dans un marais danois inhospitalier et, quand ils se rencontrent à l’école d’Art de Copenhague, c’est elle qui prend les devants pour que leur histoire voit le jour. Elle est aussi grande et solide qu’il est mince, petit et d’une constitution fragile, mais c’est lui qu’elle veut pour mari.
En 1925, ils sont mariés depuis plusieurs années déjà et leur couple fonctionne bien malgré l’absence d’enfant et le désintérêt grandissant d’Einar pour les choses de l’amour. Ils peignent ensemble dans leur appartement baigné de lumière, chacun dans son atelier, lui des paysages mornes, elle des portraits, et coulent des jours heureux.
Un jour où  son amie et modèle lui fait faux bond, Greta demande à son mari d’enfiler une paire de bas et des chaussures de femme pour qu’elle puisse finir son tableau. Bien que frileux au départ, il finit par accepter devant l’insistance de sa moitié. Cet acte, anodin en apparence, marque le début d’une nouvelle vie qu’aucun d’eux n’aurait pu imaginer.
Bien que des indices aient été disséminés de-ci de-là sur leur chemin, ni l’un ni l’autre n’avait envisager qu’un tel raz-de-marée puisse s’abattre sur leur couple. Cette séance de pose réveille en effet en Einar des sensations enfouies au plus profond de lui, étouffées depuis longtemps, depuis toujours, et amorce en lui un changement contre lequel il ne peut pas lutter. Saisi par le contact des vêtements féminins contre sa peau, il lui semble retrouver enfin ce qu’il n’avait pas vraiment conscience d’avoir perdu. Ses jours se partagent désormais entre les moments où, habillé en homme, il est Einar et passe le plus clair de son temps à peindre et où, habillée en femme, il est Lili et flâne dans l’appartement .
Et là où n’importe quelle femme aurait pris peur, Greta, qui a indirectement et involontairement participé à l’émergence de cette nouvelle facette de son mari, entre de plein pied dans le « jeu » et l’alimente. Fascinée par la femme qu’elle découvre dans l’homme avec lequel elle vit depuis presque 10 ans déjà, elle trouve en elle, désormais troisième composante de leur couple, la muse parfaite. Sa peinture évolue et elle devient enfin l’artiste qu’elle a toujours rêvé d’être. Prise dans un piège qu’elle a contribué malgré elle à construire, elle se retrouve l’otage consentante d’une relation à trois qui la rend tout à la fois heureuse et inquiète. Ne sachant comment réagit à la présence de plus en plus pressante de Lili au sein de son foyer, ne voulant pas non plus brusquer Einar et le blesser ( souhaitant plus que tout au monde son bonheur), elle cache ses angoisses et devient pleinement actrice de l’épanouissement de la nouvelle venue. C’est notamment elle qui lui offre son entrée dans le monde, sans s’imaginer un seul instant qu’en gagnant une amie elle perd peu à peu son mari.
Greta accompagne donc Einar à chaque étape de sa transformation, des premières sorties en ville aux opérations décisives, c’est elle qui présente Lili à la société danoise puis parisienne, elle encore qui la conseille dans ses tenues et lui offre des bijoux… elle est sa meilleure alliée.
A partir du moment où Einar prend conscience de sa différence, les changements s’opèrent finalement assez vite. De quelques heures passées en femme au tout début il en vient rapidement à passer l’essentiel de sa journée, de ses nuits même, en Lili. Elle prend de plus en plus de place dans sa vie et passer d’une identité à l’autre devient rapidement épuisant moralement pour lui. Bientôt, en quelques années, il n’a plus d’autre choix que de tirer définitivement un trait sur celui qu’il a été pour être enfin celle qui a finalement toujours voulu être.

On se fait donc le témoin de ce cheminement semé d’embûches et on comprend assez vite que Lili apporte autant à Einar qu’à Greta. Bien loin de ne traiter que de la métamorphose d’une seule personne, « Danish Girl » est le récit de la transformation d’un couple.
On est évidemment curieux de savoir comment les choses s’enchaînent et comment un homme, peintre respecté et mari aimant et aimé, en vient à s’appeler Lili et à adopter officiellement son identité, mais le plus intéressant ne sont pas les détails techniques de l’histoire mais bien le cheminement psychologique de chacun des personnages.
Il est touchant de voir qu’Einar, qui en fait savait depuis toujours, a posé un voile épais sur tout ce qui lui disait, qui lui hurlait même, qu’il était une femme. Il a refoulé ses souvenirs d’enfance, ses premières impressions et sensations féminines, au point que ceux-ci sont absents de la mémoire de Lili. Lui et elle ne sont qu’une seule et même personne mais c’est tellement violent à admettre, même et surtout pour lui, que son esprit les dissocie.
Il est également émouvant de constater que, malgré ses peurs, ses tâtonnements et son envie de rester la femme d’Einar, Greta plonge tête la première dans la transformation de son mari. Elle n’essaie à aucun moment de le stopper dans sa course vers la liberté et le bonheur et devient au contraire son aide la plus précieuse. Elle l’accompagne dans ses premiers pas en ville, prend pour lui la décision d’aller vivre à Paris, où Lili peut vivre sans le poids du regard des gens, l’écoute, le soutient, s’inquiète de sa santé ( de ses mystérieux saignements notamment ) et l’emmène voir des médecins dans le seul but de trouver une solution à son mal-être – et le rassure quand certains mettent en doute sa santé mentale, mettant son propre intérêt au second plan. C’est elle encore qui le convainc de rencontrer le chirurgien capable de faire de lui une « vraie » femme ( je mets des guillemets parce qu’être une femme ne tient évidemment pas qu’à l’apparence ) et qui reste à ses côté lors de ses premières opérations. Et c’est elle enfin qui coupe le lien qui les unissait pour donner à Lili sa liberté et reprendre la sienne.

C’est donc bien sûr un roman sur l’identité, mais c’est surtout un roman sur l’amour et l’acceptation de l’autre.
C’est un livre riche et qui, même s’il est en très grande partie une fiction, nous permet d’avoir un petit aperçu de ce qu’à pu être le destin de celui qui a subi la toute première opération de réattribution sexuelle. Décédée des suites d’une tentative de greffe d’utérus, Lili, qui voulait plus que tout être mère pour se sentir enfin et définitivement femme, n’a malheureusement pas pu vivre la vie à laquelle elle aspirait et pour laquelle elle s’est battue.
« Danish Girl » est, pour finir, un roman qui marque par son humanité. Le point de vue de l’auteur n’est à aucun moment voyeuriste ou sensationnel mais pétri de respect et d’humilité. Je n’ai aucun mal à comprendre qu’on ai voulu en faire un film, et je ne peux que m’en réjouir dans le sens où il y a des chances qu’il soit vu par le plus grand nombre et qu’il concourt à faire avancer les mentalités.

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6 réflexions sur “De l’irrépressible besoin d’être soi

  1. Whoua quelle belle chronique ! J’ai très envie de le lire désormais =)
    Je peux te conseiller Mauvais Genre ( BD ) de Chloé Cruchaudet ainsi que le film avec Romain Duris, Une nouvelle amie =)

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