De la croisée des destins

J’ai fini hier soir le roman de l’auteur Irlandais, frère de la chanteuse Sinead O’Connor ( ceux de ma génération n’ont pas pu échapper à son sublime tube « Nothing compares to you » ), Joseph O’Connor: « Inishowen ».

Je vous rappelle le résumé: « Un homme est abordé en pleine rue par une inconnue, élégante, qui lui parle d’une voix rauque avant de s’effondrer à ses pieds comme disjonctée sous l’effet d’un court-circuit. Ainsi débute le récit de ce qui pourrait bien être un Tristant et Iseut à la mode irlandaise: la rencontre entre une Américaine qui se pense condamnée et un flic abîmé par la vie, fatigué de se battre à Dublin contre une mafia locale décidée à lui faire la peau. Ces deux-là vont tisser un lien aussi fort qu’improbable et croiront trouver refuge en un lieux de paix et de beauté. A Inishowen pourtant, le sang coule tout aussi bien qu’ailleurs… »

Alors déjà, pour que tout soit clair ( et pour assouvir votre curiosité ), Inishowen se trouve à la pointe nord de l’Irlande, tout en haut et tout au bout, dans le Donegal. C’est quasiment une enclave d’Eire en Ulster, un territoire qui fut témoin direct du conflit nord-irlandais.

Irlande

Pour en venir au roman en lui-même, la première chose qui me vient à l’esprit c’est que le résumé est trompeur. On s’attend à une romance impossible sur fond de paysages irlandais typiques mais on est au final assez loin de cette description simpliste. Il s’agit plus d’une chronique s’articulant autour de trois personnages principaux dont la vie connaît de singulières turbulences et dont le lecteur devient le spectateur privilégié durant une période d’une semaine.
Le roman est donc divisé en chapitres correspondant chacun à une date, du 23 décembre 1994 au 1er janvier 1995.
Les personnages en question sont: Martin Aitken, un policier désabusé au caractère bien trempé exerçant à Dublin, ancien alcoolique, qui s’est séparé de sa femme ( et de leurs deux filles ) après que la mort de son fils ait mis à mal son couple et dont les supérieurs guettent l’occasion de le mettre à la porte; Milton Amery, un chirurgien esthétique installé au cœur de New-York à qui tout semble réussir mais incapable de comprendre sa femme, qu’il trompe depuis 2 ans, et de communiquer avec son fils; et Ellen Donnelly Amery, femme du précédent, une professeure de lettres à la vie sociale bien remplie, irlandaise d’origine, mais hantée par son statut d’enfant adopté et l’annonce de son cancer du pancréas, inopérable.

La première moitié du livre, à peu près 200 pages donc, est entièrement consacrée à la mise en place du décor et à la présentation des personnages. Le style fait un peu penser à un polar et la forme et assez déstabilisante. On ne comprend pas tout de suite de quoi et de qui il s’agit mais les éléments se mettent heureusement peu à peu en place et tout devient clair.
Joseph O’Connor nous fait pénétrer dans l’intimité des personnages à grand renfort de descriptions particulièrement concrètes et vivantes. On découvre l’univers de Martin et Milton, ce qui fait leur quotidien, la ville dans laquelle ils évoluent, quelles sont leur habitudes, leurs pensées…., et le portrait d’Ellen se dévoile au travers des souvenirs qu’évoque son mari; elle n’intervient directement que dans la deuxième moitié du roman. La psychologie de chacun est particulièrement fouillée, ils nous deviennent de plus en plus familiers au fil des pages. L’alternance des époques est fluide, passé et présent se côtoient naturellement, sans heurts.

La deuxième partie est essentiellement axée sur la rencontre entre Ellen et Martin, deux êtres que tout semble opposer mais qui, au gré de circonstances particulières vont être amenés à se rapprocher et à mêler leurs destins. L’histoire d’amour qui naît entre eux peut, de prime abord, paraître peu crédible, mais on se rend vite compte qu’il s’agit en fait de l’union de deux solitudes, les blessures et les manques de l’un faisant écho à ceux de l’autre. Il faut cependant préciser qu’elle n’occupe qu’une petite part du roman et est plus ébauchée qu’autre chose. En le refermant on se rend compte que c’est finalement le personnage d’Ellen qui est au centre de tout. Son statut de femme, si différente d’un mari dont elle s’est peu à peu éloignée, son goût pour les disparitions inopinées, toujours et sans cesse poussée vers l’Irlande, sa terre de naissance, son rôle de mère, de professeur et d’amie…

Ce livre n’est donc pas une romance à proprement parler et j’ai, personnellement, beaucoup de mal à lui trouver un qualificatif parce que le propos est riche et multiple. Il traite de l’amour, de la famille, de la mort ( de la maladie et la perte d’un être cher en particulier ), de l’espoir qui persiste malgré tout, malgré nous, de l’attachement à son pays natal… Le tout sur fond d’histoire politique, puisque les affrontements entre Catholiques et Protestants sont présents en filigranes tout au long des pages et ancrent le récit dans une réalité concrète, et d’ambiances et de paysages irlandais décrits sans concessions.
L’écriture de Joseph O’Connor est prenante, moderne, et j’ai particulièrement aimé le soin qu’il apporte à la construction de l’intrigue. Il prend le temps de nous présenter les lieux et les personnages de façon à ce qu’on ait l’impression d’avoir à faire à des proches. On n’en ressent évidemment que plus d’empathie et d’affection pour eux. Les thèmes abordés, universels, résonnent forcément en nous d’une manière ou d’une autre et l’on a aucun mal à s’identifier à l’homme blessé, à la femme en quête de réponses ou encore à l’homme qui tente de sauver les apparences.

Une lecture dense donc, à tous les niveaux. Je ne peux cependant pas dire qu’il s’agit d’un coup de cœur…

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10 réflexions sur “De la croisée des destins

  1. Ton billet m’a drôlement donné envie de lire ce roman ! Pourtant, si j’adore les nouvelles d’O’Connor, pour l’instant, je n’ai pas réussi à finir un seul de ses romans ;-S A part cela, le tube de Sinéad O’Connor (que j’adore !) est… de Prince !

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    1. Oui, tu as raison, j’ai oublié de préciser que c’est une ( excellente ) reprise 😉

      Me dire que je t’ai donné envie de lire le livre est le plus chouette compliment que tu puisses me faire. J’essaie de rester un maximum objective quand je rédige mes critiques, que je trouve toujours un peu brouillon d’ailleurs, mais ce n’est pas toujours évident.
      Merci donc 🙂

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  2. Je dois t’avouer que cette chronique me donne envie de lui laisser une chance, je ne sais pas pourquoi, il y a un truc qui me parle… Et puis, du coup, je suis allée sur Babelio pour lire la quatrième de « Muse », et voilà que celui-ci aussi me donne envie ! Tu vas faire mal à ma wishlist et ma pal ! 😦

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    1. Je comprends 😉
      Joseph O’Connor a rencontré un grand succès avec un autre de ses romans, « Muse », il te parlera peut-être plus ( il est dans ma wishlist ).

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